Une année comme aucune autre pour le New York Times, la pire année qui soit pour Time Magazine. Ce qui est certain c’est que 2020 nous a toutes et tous marqué.e.s d’une façon ou d’une autre. La vie telle que nous la connaissions – rapide, chargée, semblant impossible à rattraper, à arrêter – n’est plus. Mais tout le mal et le malheur de ces derniers mois mis de côté, est-ce une si mauvaise chose (que) de ralentir et d’avoir du temps pour se, et tout, remettre en question ? Pour plusieurs artistes, l’année écoulée a été l’occasion de se poser et d’essayer de créer autrement. Sur la scène musicale internationale, Taylor Swift est sans doute celle qui s’est le plus distinguée, battant plus d’un record avec non pas un, mais deux albums sortis à quelques mois d’écart, tous deux conçus pendant le confinement.

Une alchimie créative indéniable

Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. Début du printemps 2020, face à la pandémie causée par le Covid-19, la chanteuse américaine se doit de reporter sa tournée. Confinée et désormais sans concerts à préparer, l’autrice-compositrice se tourne naturellement vers la passion dont elle a réussi à faire son métier : écrire des chansons. “Je n’avais pas de setlist à planifier ou d’invités-surprise à prévoir, se souvient-elle lors d’une session de questions-réponses, en décembre 2020, à l’occasion de la sortie du clip de son dernier single, Willow, sur YouTube. Tout cela prend de la bande passante niveau créativité.” Son esprit libre de se consacrer à autre chose, lui revient alors le souvenir d’une discussion qu’elle avait eu moins d’un an auparavant avec Aaron Dessner, lui-même auteur-compositeur, producteur et membre du groupe de rock The National (dont Swift est une grande fan). Par curiosité, elle lui avait demandé à quoi ressemblait leur processus d’écriture. Les membres de la bande habitant loin les uns des autres, il lui avait répondu que quasiment tout se passait à distance.

“J’avais gardé ça dans un coin de ma tête, raconte-t-elle à Paul McCartney (oui, des Beatles) pour Rolling Stone. Je me disais toujours : ‘Peut-être qu’un jour je travaillerai avec Aaron Dessner.’ Elle décide de le contacter, et le multi-instrumentaliste se montre des plus enthousiastes. Lui aussi s’est tourné vers la création en ces temps d’isolation. Il lui envoie près d’une trentaine de compositions qu’il avait déjà produites et celles-ci inspirent des mots et des histoires à Swift. Commence ainsi une belle collaboration à l’alchimie créative indéniable.

Jack Antonoff, guitariste du groupe fun. et lead de Bleachers, auteur-compositeur, producteur et collaborateur de longue date de la chanteuse (depuis 2013 !) se joint à l’équipe, et en quelques mois d’échanges d’idées, de sons et de paroles, un projet prend forme. L’interprète s’invente une cabine d’enregistrement dans sa chambre à coucher, alors qu’elle est en quarantaine à Los Angeles. Antonoff et Dessner l’accompagnent à distance, via Internet. 2020 style.

Tout se fait dans le plus grand secret. Certains musiciens ne savent même pas qu’ils enregistrent des partitions pour des chansons de Taylor Swift lorsqu’ils le font. L’artiste se garde également de révéler le nom de l’album à la plupart de ceux qui connaissent son existence et n’informe son label qu’elle a un nouveau disque qu’une semaine avant sa sortie. “A la base, je me disais : ‘Peut-être que je créerai un album sur l’année et que je le sortirai en janvier ou quelque chose comme ça’, confie-t-elle au Beatle toujours dans les colonnes de Rolling Stone. Mais en fin de compte, l’album était fini plus tôt.”

Se défaire des règles

Le 23 juillet 2020, Taylor Swift fait l’annonce à ses millions de followers sur les réseaux sociaux. “Surprise!”, Folklore, son huitième album, sort le soir-même, à minuit. Pour elle, le pari est énorme. Elle, si habituée à planifier ses albums au moins un an à l’avance, à prendre son temps pour bien préparer les visuels, les looks, les singles, les performances de promo et le parfait timing. La voici qui sort un disque qui vient tout juste d’être terminé, au milieu d’une pandémie. Qui plus est, elle présente un son que la plupart des radios ne lui connaissent pas. “Je m’étais juste dit : ‘Il n’y a plus de règles, en fait’. Parce qu’avant, j’avais tout le temps en tête tous ces paramètres de… ‘A quoi va ressembler cette chanson jouée dans un stade ? A la radio ?’ Et sans ces paramètres, qu’est-ce que ça donne ? La réponse c’est Folklore, je suppose.”

Le succès est instantané. Folklore fait le plus grand démarrage de 2020 avec plus de 1,3 million de copies vendues dans le monde le jour de sa sortie, selon Republic Records. Il se place en tête des classements en streaming. Il cumule 80,6 millions d’écoutes sur Spotify, ce qui en fait l’album par une artiste femme le plus écouté en 24 heures de l’histoire de la plateforme, et 35,47 millions sur Apple Music, devenant le premier album pop à avoir eu autant de streams chez eux. Des records reconnus par le Guinness World Records.

Du côté des critiques, qui n’avaient pourtant pas été tendres par le passé avec la chanteuse, les voix s’élèvent pour acclamer ce disque. Voilà qu’ils lui reconnaissent un talent pour le storytelling et la poésie, déjà pourtant remarquables dans des titres comme Clean (2014), All Too Well (2012), The Lucky One (2012) et Last Kiss (2010), pour ne citer qu’eux, mais éclipsés pendant des années par les singles radio-friendly que Swift met en avant. Folklore surprend également par un son décrit comme folk et parfois un peu rock. Mais qui connaît bien la discographie de l’autrice-compositrice y voit l’évolution logique et tant souhaitée de ce que laissait entrevoir son quatrième album Red (2012). Mais si ce dernier était totalement ancré dans sa vie personnelle, comme la majorité de ses chansons, quatre albums plus tard, elle s’autorise enfin à expérimenter avec la totale fiction. Un pari de plus qui lui réussit brillamment. Sans préambule, elle invente des personnages dont les histoires se croisent et écrit des perspectives des uns et des autres, laissant les fans le découvrir au fil des écoutes attentives.

Un élan créatif impossible à arrêter

Mais Taylor Swift n’en a pas fini de surprendre. A peine l’album sorti, une fois le soulagement et la joie évacués, impossible d’arrêter l’élan créatif qui l’anime. Elle raconte dans une interview accordée à Apple Music en décembre : “Même au lendemain de la sortie de Folklore, Aaron (Dessner) et moi continuions d’échanger des idées. Nous savions que nous allions continuer d’écrire de la musique ensemble. Je ne savais pas vraiment si ce serait pour un album à moi ou pour… Aaron et Justin (Vernon, lead de Bon Iver) ont cet incroyable projet, Big Red Machine (…) mais ce que nous avons créé ressemblait plutôt à… une continuation de Folklore. Donc à la sortie, je me rappelle m’être sentie si fière et heureuse, mais en même j’avais l’impression d’avoir mon pied sur la pédale. En mode : ‘Allons-y, c’est fun, je n’ai pas fini d’explorer ça!’

En septembre, le trio en or se réunit en chair et en os. Enfin. A Long Pond (Hudson Valley, New York), le studio d’enregistrement d’Aaron Dessner. Ici même où il a finalisé Folklore, ils se retrouvent pour enregistrer des performances live de toutes les chansons de l’album et des interviews pour un documentaire spécial (et surprise), disponible en exclusivité sur Disney+ et réalisé par Taylor Swift elle-même, Folklore: The Long Pond Studio Sessions. Les trois artistes profitent de ces retrouvailles pour travailler sur leurs nouvelles collaborations, sans y faire une seule mention dans le long-métrage. Evidemment. Le film sort le 25 novembre. Encore une fois fans et critiques se réjouissent et s’emballent, loin de se douter qu’un autre album est en route.

Le 10 décembre 2020, Taylor Swift s’adresse à ses followers pour une troisième annonce-surprise. Evermore, son neuvième album, sort à minuit. Elle le présente comme “la soeur” de Folklore et s’y aventure davantage dans la fiction, introduisant de nouveaux personnages et de nouvelles histoires que, à ce jour, les fans s’amusent encore à comprendre, connecter et déchiffrer. Comme son aînée, Evermore se place en haut des charts. Un million de copies vendues dans le monde en 24 heures, premier des classements globaux de Spotify et Apple Music. La sortie de cet album “suite” fait remonter le précédent dans les écoutes et les ventes à nouveau et permet à la musicienne de battre plus de records, principalement aux Etats-Unis. Elle est notamment la première artiste femme à avoir deux albums en même temps dans le top 3 du classement Billboard 200. Les critiques sont positives encore une fois, on applaudit notamment un album au son plus expérimental. Moins folk, un peu plus rock, un peu plus country par moments, aussi.

Mais qu’importe le succès affiché de ces disques qui se tiennent aussi bien seuls mais encore mieux ensemble. C’est en ouvrant une porte vers un univers loin de notre réalité actuelle que Taylor Swift a participé à “sauver” l’année de ceux qui ont tendu l’oreille et donné leur temps à sa musique. Folklore et Evermore sont une escapade, comme peut l’être un superbe film ou un excellent livre dans lequel on se plonge jusqu’à en perdre la notion du temps et de notre propre existence. Ils parviennent à capturer la tristesse, la mélancolie et la douleur qu’on a pu ressentir cette année, sans la nommer, à créer étrangement un confort dans ces émotions, à les embrasser, les accepter pour pouvoir continuer. Et même si ce ne sont pas les paroles plus poétiques de tout ce qu’elle a pu écrire pour ces deux disques, on remercie miss Swift pour ces mots qui résument si bien notre année : “Long story short, it was a bad time. (…) Long story short, I survived.”

Folklore & Evermore de Taylor Swift / Republic Records